Depuis trois ans, les grandes banques investissent dans l'intelligence artificielle pour réduire leurs propres coûts, et se battent à coups de tarifs contre les applications qui lisent les comptes de leurs clients. Elles ont préparé la mauvaise IA. La menace qui peut faire vaciller leur modèle s'est construite ailleurs, du côté du client : un agent, c'est-à-dire un programme qui ne répond pas à vos questions mais exécute des tâches à votre place, capable de faire enfin ce que la loi autorise depuis 2005 et la technique depuis 2018, déplacer l'argent qui dort vers le meilleur taux. Le 8 septembre 2026, Meta lance Muse, un agent de ce type, qui passe en quelques jours numéro un de l'App Store américain. Le 22 septembre, les valeurs bancaires décrochent alors que le reste du marché ne bouge pas : JPMorgan perd 3,4 %, Wells Fargo 3,9 %, le courtier Charles Schwab plus de 6 %. Bloomberg résume la séance d'une expression, « consumer inertia », l'inertie du client, cette habitude de ne pas changer d'offre même quand une meilleure existe. Ce que le marché a valorisé ce jour-là est précis : la part du profit bancaire qui dépend du fait que le client ne fait pas le calcul.

Ce que votre compte courant rapporte à votre banque

En juillet 2026, les ménages français détenaient 555 milliards d'euros sur leurs comptes courants, rémunérés en moyenne 0,04 % (Banque de France). Une banque, elle, peut déposer ses liquidités à la Banque centrale européenne, rémunérées 2,50 % depuis le 16 septembre 2026. L'écart entre les deux porte un nom, le deposit spread, l'écart de dépôt, près de 2,46 points ici. Appliqué aux 555 milliards, cela donne un ordre de grandeur brut de 13 à 14 milliards d'euros par an. Chiffre grossier, dont il faut déduire le coût de tenue des comptes et le fait qu'une banque prête l'essentiel de cet argent plutôt que de tout placer à la BCE. Mais le principe ne bouge pas : ce revenu ne paie aucun service, il naît de la différence entre ce que le client pourrait toucher et ce qu'il touche. Les économistes mesurent cette inertie par le bêta de dépôt, la part d'une hausse de la banque centrale que la banque répercute à ses déposants. Sur les comptes courants français, il est aujourd'hui quasi nul : entre janvier et juillet 2026, la BCE a relevé son taux de dépôt de 2,00 % à 2,25 %, et la rémunération des comptes courants est restée à 0,04 %. Toute la hausse est restée dans la poche des banques. Et l'agent arrive au pire moment pour elles, celui où ce revenu est le plus élevé, alors que l'alternative existe déjà : le Livret A rapporte 1,70 % net depuis le 1er août 2026.

Trois verrous, dont deux déjà tombés

Pour comprendre pourquoi les banques ne se sentaient pas menacées, il faut regarder ce qui protégeait ce revenu. Trois verrous l'ont tenu. Le premier était la loi, et il est tombé en 2005 : depuis 1967, la France interdisait de rémunérer les comptes courants, jusqu'à ce que la Cour de justice européenne juge cette interdiction illégale, en 2004, à la suite de l'offre lancée par une filiale espagnole. Vingt et un ans plus tard, la rémunération moyenne est de 0,04 %. La leçon est nette : ce n'était pas la loi qui protégeait la marge. Le deuxième verrou était la technique, et il est tombé en 2018 : la directive européenne DSP2 oblige les banques à laisser des acteurs agréés, avec l'accord du client, lire ses comptes et lancer des virements à sa place, via des API, ces interfaces qui permettent à deux logiciels d'échanger des données. Avec le virement instantané, déplacer son argent d'une banque à l'autre coûte presque rien et prend quelques secondes. La place de marché de l'épargne Raisin a déjà collecté plus de 80 milliards de dollars, placés auprès de plus de 250 banques. Les outils existent donc, et pourtant 555 milliards dorment. Le troisième verrou est le seul encore debout : l'attention humaine. Comparer les offres, ouvrir un compte, transférer, puis recommencer à chaque hausse de taux, presque personne ne le fait. C'est exactement ce qu'un agent fait sans effort, en surveillant en continu. McKinsey prévient d'ailleurs que l'Europe sera touchée la première, précisément parce que les deux premiers verrous y sont déjà tombés.

Pourquoi les banques regardaient ailleurs

Les banques avaient pourtant été prévenues : dès octobre 2025, la revue annuelle de McKinsey sur le secteur décrivait des agents déplaçant automatiquement les dépôts vers les comptes mieux rémunérés. Mais l'IA qu'elles ont mise en avant est celle qui travaille pour elles. Premier angle mort, l'IA comme outil de réduction des coûts : McKinsey chiffre une baisse de 15 à 20 % des coûts bancaires, et les grands établissements construisent des agents pour leurs processus internes, à terme un salarié supervisant vingt à trente agents. Deuxième angle mort, la guerre de l'accès aux données : en juillet 2025, JPMorgan annonce faire payer les agrégateurs, ces intermédiaires comme Plaid qui relient les applications aux comptes bancaires, et en septembre Plaid signe un accord d'accès payant. Les banques ont gagné cette bataille. Sauf qu'un an plus tard, Muse est lancé avec Plaid parmi ses premiers connecteurs, ce qui lui donne un accès en lecture aux soldes et aux placements de plus de 12 000 établissements américains. L'accès que les banques ont fait payer est celui qu'utilise l'agent : elles en ont négocié le prix, sans anticiper qui l'utiliserait, ni dans quel but. Troisième angle mort, la confiance du client : dans une enquête McKinsey de mai 2025 auprès de plus de 30 000 personnes, 57 % se disent prêtes à utiliser un agent financier proposé par un tiers si leur banque n'en propose pas.

La « marche » des dépôts, et ses conséquences

Le phénomène qu'un agent déclenche n'est pas la ruée, le bank run, ces clients paniqués qui retirent tout de peur de perdre leur argent. C'est autre chose, la « marche » des dépôts, le bank walk, un terme forgé par trois économistes de Stanford, Columbia et Chicago : un départ rationnel, sans peur et sans bruit, vers un meilleur taux, qui se répète à chaque hausse. Le compte n'est pas vidé d'un coup ; un peu d'argent part à chaque fois. Leur étude montre qu'aux États-Unis, les dépôts sortent plus vite dans les banques dotées d'une application et d'un service de courtage, avec un bêta de dépôt autour de 0,45, bien au-dessus des banques traditionnelles. Jusqu'ici, ces travaux mesuraient un monde où l'application ne fait rien toute seule : il faut encore un humain qui pense à comparer et appuie sur le bouton. L'agent supprime cette dernière étape. Les conséquences se déduisent alors une à une. La marge d'abord : McKinsey estime que si seulement 10 à 20 % des clients adoptaient ces transferts automatiques, la marge nette d'intérêt des banques européennes reculerait de 0,30 à 0,50 point. Le crédit immobilier à taux fixe ensuite, et c'est le point le plus important pour la France. Une banque emprunte court, via vos dépôts retirables à tout moment, et prête long ; elle ne le fait sans risque que parce que les déposants ne bougent pas, ce qui transforme des dépôts à vue en ressource stable, l'équivalent d'une dette à long terme et à taux fixe. C'est ce que trois économistes de New York ont établi en 2021 : ce pouvoir sur les dépôts est précisément ce qui permet de prêter à long terme à taux fixe sans prendre de risque de taux. Or la France pousse ce modèle le plus loin : 99,6 % des crédits immobiliers accordés en 2025 l'ont été à taux fixe, pour une durée résiduelle moyenne de 16,4 ans (ACPR). Le tout tient parce que les 555 milliards ne bougent pas quand la BCE monte ses taux. Rendez ces dépôts mobiles, et la banque garde des prêts à 3 % sur seize ans tout en finançant une part croissante d'entre eux avec un argent qui exige le taux du marché. La conséquence logique est claire : moins de dépôts immobiles, c'est moins de capacité naturelle à prêter longtemps à taux fixe, et à terme des crédits plus chers, plus courts, ou davantage à taux variable. S'y ajoutent, en cascade, un crédit qui se raréfie quand les dépôts sortent, des règles de liquidité que les régulateurs devront durcir, l'Inde l'a déjà fait en avril 2026, et, à l'inverse, un bénéfice : une politique monétaire qui agirait plus vite sur le portefeuille des ménages.

Ce que vous devez retenir

Aujourd'hui, aucun dépôt n'a encore bougé à cause de Muse : sa connexion bancaire est en lecture seule, il voit le solde mais ne déplace pas l'argent. Mais les projections de McKinsey disent l'ampleur possible. Dans son scénario le plus probable, si les banques ne changent pas de modèle, le profit mondial du secteur baisserait de 170 milliards de dollars, soit 9 %, de quoi faire passer leur rendement moyen sous leur coût du capital, c'est-à-dire sous le rendement minimum qu'exigent leurs actionnaires. Sur les seuls dépôts des particuliers, le recul atteindrait 27 % en moyenne mondiale, et jusqu'à 37 % en Europe selon McKinsey, la région la plus exposée. La forme réaliste de cette « perte » n'est pas une faillite : c'est une banque qui, même bénéficiaire, ne rémunère plus ceux qui la financent, voit sa valorisation baisser, et finit par devoir se restructurer. Gardez toutefois la mesure : McKinsey précise que ce scénario ne suppose pas des agents totalement autonomes, et que même avec un client qui valide chaque opération, le modèle serait fortement bousculé. La vraie bataille n'est donc plus d'empêcher le client d'optimiser son argent, c'est impossible depuis 2005 et 2018, mais de décider pour le compte de qui travaille l'agent qui le fait. Un agent proposé par la banque déplace l'argent vers les produits de cette même banque : elle paie ses dépôts plus cher, mais garde le client et la stabilité de ses ressources. Un agent proposé par Meta le déplace vers la meilleure offre du marché, et la banque devient un fournisseur choisi sur le seul prix. Pendant vingt ans, les banques ont gagné de l'argent sur ce que leurs clients ne faisaient pas. La question n'est plus de savoir si quelqu'un fera le calcul à leur place, mais pour qui il travaillera.

À surveiller

Trois marqueurs. Les résultats des grandes banques américaines, publiés à partir du 13 octobre : si le coût de leurs dépôts grimpe plus vite que ne l'expliquent les taux et la concurrence habituelle, la marche aura commencé. La réaction des régulateurs européens sur la liquidité : s'ils relèvent, comme l'Inde, les hypothèses de sortie des dépôts accessibles par application, chaque euro « agentable » coûtera plus cher à immobiliser. Et le propriétaire de l'agent, banque ou plateforme : c'est là que se joue la relation client. Surveillez le coût des dépôts, pas le cours de l'action.

Romain GOUGEON