Ce qu'Ormuz transporte, et où nous en sommes

Le détroit fait passer environ 20 % du pétrole et du GNL mondiaux : c'est la part connue. Mais aussi, selon la FAO, 20 à 30 % des exportations mondiales d'engrais et près de 50 % du soufre : c'est la part ignorée. Fermé dès le 28 février au déclenchement de la guerre, il avait rouvert après l'accord du 17 juin, mais brièvement : le trafic était remonté, jusqu'à un pic ponctuel de 16 millions de barils le 21 juin, sans jamais retrouver son rythme d'avant-guerre. Puis l'accord intérimaire s'est effondré. Nous ne sommes donc pas devant une hypothèse : nous sommes dans une seconde fermeture, ouverte, qui se superpose à la première. Une estimation émiratie avance déjà que les flux pleins ne reviendront pas avant 2027. Le choc énergétique est le premier étage, le plus visible : carburant, électricité, transport maritime, coûts industriels, inflation. Mais pour l'alimentaire comme pour la logistique, ce n'est que le détonateur.

La chaîne alimentaire : pourquoi le pire arrive avec retard

Le Golfe est un carrefour de l'engrais : son gaz bon marché produit des fertilisants azotés bon marché, essentiels aux pays importateurs d'Asie et d'Afrique. Quand le détroit se ferme, l'engrais ne disparaît pas, mais les volumes se réduisent, les transits s'allongent, les coûts s'envolent. Dès la première fermeture, l'urée du Moyen-Orient a bondi de 19 % en une semaine, l'urée égyptienne de 28 %, et la FAO projetait des prix d'engrais supérieurs de 15 à 20 % sur le semestre. Voici le piège structurel, celui que la FAO martèle : il n'existe pas de réserves stratégiques d'engrais comparables aux réserves stratégiques de pétrole. Pour le brut, on puise dans des stocks, on lisse les flux quelques semaines. Pour l'engrais, si les bateaux ne passent pas, il n'y a quasiment aucun coussin, et, comme le souligne le chef économiste de la FAO, ce choc frappe l'offre et la demande en même temps, sans réponse d'approvisionnement alternative. Les agriculteurs arbitrent donc : ils réduisent les doses, décalent leurs investissements, basculent vers des cultures moins gourmandes en intrants, souvent moins productives. Or la réponse des rendements à la fertilisation est non linéaire : même des baisses modérées entraînent des reculs de rendement disproportionnés à la saison suivante, sur le blé, le riz, le maïs. Voici le point décisif, et il est déjà derrière nous : la fermeture du printemps a déjà contraint les agriculteurs du monde entier à ces arbitrages. La FAO l'avait dit, l'effet se lit à six ou douze mois, le temps que les décisions de fertilisation se traduisent dans les rayons. Cette queue-là est donc déjà en mouvement, indépendamment de toute réouverture. Et une seconde fermeture vient de trancher de nouveau l'artère des engrais avant même que la première plaie ne se referme. L'horizon que la FAO redoutait au printemps arrive maintenant, prolongé par le choc en cours. Une hausse marquée des prix alimentaires frappe d'abord les ménages pauvres, qui consacrent la plus grande part de leurs revenus à la nourriture, dans des pays déjà minés par la dette : l'UNCTAD rappelle que 3,4 milliards de personnes vivent dans des États qui dépensent plus pour leur dette que pour la santé ou l'éducation. Voilà le chemin qui va d'un point de passage à l'insécurité alimentaire et à l'instabilité.

La chaîne logistique : le grippage non linéaire

La seconde chaîne. Une fermeture déroute le transport maritime mondial par le cap de Bonne-Espérance, 3 500 à 4 000 milles nautiques et dix à vingt jours de plus par voyage. Au début, c'est absorbable : les armateurs reroutent, les stocks tampons tiennent, le fret et l'assurance montent, mais l'économie tourne. La bascule vient quand le reroutage devient structurel : les ports alternatifs saturent, les créneaux d'accostage s'allongent, les retards s'empilent, le conteneur attendu en trois semaines en met cinq ou six, et les chaînes en flux tendu se dérèglent. L'effet est non linéaire : la première fermeture l'a montré, la capacité effective de transport a reculé de 19 % malgré une flotte en croissance, le paradoxe de la capacité. Et ce ne sont pas que les hydrocarbures : l'électronique, les médicaments, les produits chimiques, les biens intermédiaires qui empruntent les mêmes corridors sont touchés. Un constructeur automobile manque d'un additif, un laboratoire d'un ingrédient : le choc se diffuse de manière fractale, des retards modestes sur un segment arrêtant des productions sur des sites lointains. Le fret avait grimpé jusqu'à 50 % pour les importateurs américains ; le fret aérien sur les routes Inde-Moyen-Orient de 250 à 300 % ; certains assureurs avaient purement retiré leur couverture du Golfe. Le verdict de l'UNCTAD sur la première fermeture : la croissance du commerce mondial divisée par deux en 2026, de 4,7 % vers 1,5 à 2,5 %, et la croissance mondiale ramenée à 2,6 %. C'était le cas de base d'une fermeture de quelques mois. La reprise du blocage, sans issue négociée en vue, nous pousse désormais vers la zone du blocage prolongé.

Là où les deux chaînes se rejoignent

Le risque systémique naît de la convergence, et il faut être clair sur ce qui a changé : ce n'est plus un scénario que l'on esquisse pour l'avenir, c'est une trajectoire que l'on emprunte. L'accord intérimaire est en lambeaux, aucun des deux camps ne signale de retour à la table, Washington menace les infrastructures iraniennes, ponts, centrales, et évoque de rouvrir le détroit par la force, tandis que Téhéran érige Ormuz en « ligne rouge infranchissable ». Dans cette configuration, les deux chaînes se cumulent : énergie plus chère, intrants agricoles et chimiques plus rares et plus coûteux, délais plus longs et plus incertains, demande finale fragilisée par l'inflation. Les marges se compriment, les faillites augmentent dans les secteurs exposés, la capacité d'investissement recule. Certains économistes jugeaient qu'un blocage prolongé rendrait une récession mondiale quasi certaine, une croissance nettement sous 2 %, voire négative, des régions entières en contraction, seuls les exportateurs d'énergie en légère expansion grâce à la rente. C'est précisément la voie sur laquelle le retour du conflit nous place. Ajoutez la couche financière et politique : une logistique sous tension prolongée, c'est plus de volatilité, plus de risque de défaut pour les entreprises et les États fragiles, de quoi nourrir déstabilisation, flux migratoires et réflexes protectionnistes, qui à leur tour aggravent les dysfonctionnements du commerce. Le cercle vicieux qui fait dire à certains qu'Ormuz est la « ligne Maginot » de l'économie mondiale. La limite honnête a changé de nature : la question n'est plus « cela arrivera-t-il », mais « combien de temps cela durera-t-il, et jusqu'où cela se propagera-t-il ». L'ampleur dépendra de la durée, de la capacité des corridors alternatifs, le pipeline saoudien vers Yanbu, notamment, à absorber une part des flux, et d'une coordination internationale encore introuvable. Les ordres de grandeur les plus extrêmes restent, à ce stade, illustratifs.

Ce que vous devez retenir

Le danger d'un point de passage ne se mesure pas à la pompe la semaine où il se ferme. Ormuz achemine non seulement du pétrole, mais les intrants qui font pousser la nourriture et les flux qui font tourner les usines, et ses deux caractéristiques les plus dangereuses sont structurelles. La première : contrairement au pétrole, il n'existe aucune réserve stratégique d'engrais ; quand les bateaux s'arrêtent, il n'y a pas de coussin. La seconde : les pires effets arrivent avec un décalage de six à douze mois, parce qu'ils passent par les décisions de semis et par des chaînes à plusieurs étages, ce qui signifie qu'ils peuvent se verrouiller avant toute réouverture, et lui survivre. Nous en avons désormais la preuve en temps réel : la queue agricole de la fermeture du printemps arrive au moment même où une seconde fermeture commence. Pour l'investisseur comme pour le citoyen, la grille de lecture : surveiller les canaux de second tour, les prix des engrais et de l'alimentaire jusqu'en 2027, le fret et l'assurance, les États fragiles qui importent à la fois nourriture et énergie à crédit, et pas seulement la cotation du brut. La brève réouverture de juin n'aura pas soldé la facture du printemps ; elle l'a suspendue. L'horloge, elle, n'a jamais cessé de tourner.

À surveiller

Trois marqueurs. Un : l'indice FAO des prix alimentaires et les prix des engrais jusqu'à la fin 2026 et en 2027, la signature décalée des semis du printemps, désormais prolongée. Deux : la trajectoire du conflit lui-même, tout signe de retour à la négociation, ou au contraire l'exécution des menaces américaines sur les infrastructures iraniennes et la poursuite des frappes iraniennes sur le Golfe ; c'est la durée du blocage qui décidera de l'ampleur du choc. Trois : les importateurs les plus exposés, les États fragiles qui achètent nourriture et énergie en devises rares, où une flambée de prix se transforme le plus vite en instabilité. Surveillez l'assiette et le port, pas seulement la pompe.

Romain GOUGEON

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