Quand la journaliste lui oppose l'objection la plus classique, si l'État imprime des chèques, il crée de l'inflation, Musk répond l'inverse : “on peut imprimer de la monnaie et obtenir de la déflation, tant que la création monétaire reste sous le rythme de la production”". Sa formule : “la déflation, pas l'inflation, sera le problème du siècle”. Cette déclaration mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Parce qu'elle est en partie juste. Et parce qu'elle repose sur un glissement qui, une fois mis au jour, change tout.

Pourquoi la thèse tient

Le premier réflexe serait de balayer l'idée comme une utopie de milliardaire. Ce serait une erreur : sur le plan arithmétique, Musk a raison. Sa mécanique n'est que l'équation quantitative de la monnaie, l'un des plus vieux piliers de la macroéconomie, la masse monétaire multipliée par sa vitesse de circulation égale le niveau des prix multiplié par le volume produit. Si le volume réel croît plus vite que la quantité de monnaie, le niveau des prix baisse, même quand on imprime. « Imprimer et obtenir de la déflation » n'est donc pas une contradiction, mais une possibilité cohérente dès lors que la production explose. L'idée n'a d'ailleurs rien d'inédit, gage de sérieux : dès 2020, l'entrepreneur Jeff Booth y consacrait un livre entier, “Le Prix de demain”, défendant que la technologie est intrinsèquement déflationniste. Elle s'appuie sur deux fondations solides. La non-rivalité des idées, formalisée par le Nobel Paul Romer : une fois qu'une connaissance existe, ou qu'une IA sait accomplir une tâche, le coût de la réutiliser tend vers zéro ; le logiciel ne s'use pas et se duplique gratuitement. Et un fait historique : l'économiste William Nordhaus a montré que le prix réel de la lumière s'est effondré de plusieurs ordres de grandeur en deux siècles ; l'information, le calcul et le stockage ont suivi. Cette déflation sectorielle est déjà sous nos yeux, le coût du calcul, du stockage, de la génération de texte s'effondre chaque année. Sur ce terrain, la prédiction de Musk n'est pas un pari : c'est une tendance installée.

Le premier glissement : prix relatifs contre niveau général

Le problème n'est pas l'équation. Il est dans ce que Musk fait passer discrètement en dessous. Premier glissement : confondre les prix relatifs et le niveau général des prix. Que le calcul devienne quasi gratuit, c'est une déflation sectorielle, bien réelle. Mais le niveau général, celui que mesure l'inflation d'un pays, n'est pas un phénomène technologique : c'est un phénomène monétaire et politique. La preuve tient en une observation : nous avons vécu quarante ans d'effondrement des prix de l'électronique sans jamais connaître de déflation générale. Pourquoi ? Parce que les banques centrales ont compensé en pilotant la masse monétaire, et parce que d'autres postes de dépense, eux, montaient. Une déflation généralisée n'est pas la conséquence mécanique de la productivité : c'est un choix de politique monétaire, que les banques centrales combattent activement, par peur de la spirale où la baisse des prix pousse à reporter les achats, ce qui effondre l'activité, ce qui fait encore baisser les prix. Musk présente comme une fatalité ce qui n'est qu'un scénario conditionnel.

Le second glissement : l'abondance n'est jamais uniforme

Le second glissement est plus profond : supposer que tout deviendra abondant en même temps. C'est là que le raisonnement se retourne contre lui. Imprimez massivement de la monnaie pour distribuer du pouvoir d'achat : cet argent se portera en priorité sur ce qui ne se dématérialise pas et ne se duplique pas gratuitement, le foncier bien situé, l'énergie, les matières premières, et surtout les biens « positionnels », ceux dont la valeur vient de leur rareté même : l'emplacement, le prestige, l'original contre la copie. Dans un monde où le logiciel est gratuit mais la terre limitée, ce n'est pas la déflation générale qui l'emporte, mais l'envolée du prix de tout ce qui échappe à l'IA. Le mécanisme porte un nom : la maladie des coûts de William Baumol, les secteurs réfractaires à l'automatisation, le soin, l'éducation, l'accompagnement humain, deviennent relativement plus chers à mesure que le reste se déprécie, et captent une part croissante des dépenses. C'est ce qu'on observe depuis des décennies. L'abondance bute ainsi sur une loi plus générale : quand on lève une contrainte, la suivante devient le goulot d'étranglement. L'IA rend la conception gratuite ? Restent la fabrication, la logistique, le réglementaire, le foncier — et l'énergie. Musk le concède à demi-mot en disant que la contrainte deviendra « physique ». Mais c'est admettre l'essentiel : le physique, lui, ne déflate pas comme le logiciel. Or l'IA est vorace en électricité, au point que Musk fait lui-même de la capacité électrique le facteur décisif de la course technologique. L'abondance suppose une abondance énergétique qui, à ce jour, n'existe pas.

La répartition, et la leçon de l'histoire

Reste une question que Musk élude soigneusement : la répartition. Une abondance produite en agrégat n'est pas une abondance partagée. Celui qui possède le capital et les machines capte le surplus — on peut donc parfaitement avoir des prix qui baissent et des inégalités qui explosent en même temps. C'est le cœur de la critique de Daron Acemoglu : la vraie question n'est pas combien de richesse l'IA créera, mais qui la captera. Et elle n'est pas théorique : dans l'entretien même, quand la journaliste souligne que les pertes d'emplois arrivent avant l'abondance et nourriront un retour de bâton politique, Musk concède une transition « chaotique », la nomme « la prochaine grande bataille »… puis passe à autre chose. L'investisseur Vinod Khosla a résumé la faille en corrigeant la prédiction : l'argent cessera de compter en 2036 « seulement si la politique le permet ». L'histoire, enfin, invite à la prudence. En 1930, Keynes prédisait à ses petits-enfants la semaine de quinze heures ; un siècle plus tard, nous travaillons toujours autant, car à mesure que d'anciens besoins sont saturés, nous en inventons de nouveaux, plus vite que la productivité ne les comble. Et les chiffres imposent la modestie : malgré des décennies d'investissement informatique, la productivité globale stagne, et les estimations les plus sérieuses de l'impact de l'IA,celles d'Acemoglu, tablent sur un gain de l'ordre d'un point de PIB sur dix ans. On est loin, très loin, de l'économie quasi infinie.

Ce que vous devez retenir

La déclaration de Musk n'est ni du génie visionnaire ni du délire : c'est un étage de fusée solide posé sur des étages spéculatifs. L'arithmétique tient, et la déflation sectorielle qu'il décrit est déjà en cours. Là où le raisonnement se fissure, c'est dans le saut vers la version forte, déflation généralisée, abondance universelle, disparition de l'argent. Ce saut suppose trois choses que rien ne garantit : que la rareté ne se déplace pas, alors qu'elle le fait toujours ; que l'énergie et le monde physique suivront le rythme du logiciel ; et que les gains se répartiront sans heurt, ce que dément toute l'histoire économique. Musk a raison sur le mécanisme et se trompe sur son ampleur : il décrit une force réelle, la déflation technologique, mais oublie celle qui lui fait face, la rareté qui se déplace et se concentre là où l'IA n'a pas de prise. Pour l'investisseur, c'est la grille la plus utile, et elle est actionnable : ne pariez pas sur l'abondance sans prix, mais sur la tension. Ce qui se déprécie, le calcul, la donnée, le logiciel, sera commoditisé et ne protégera aucune marge durablement. Ce qui échappe à l'IA, le foncier rare, l'énergie, la ressource physique, le positionnel, captera la valeur et la rente. Le futur ne sera probablement ni l'abondance sans argent qu'il annonce, ni le statu quo, mais la friction permanente entre ces deux forces. Et c'est elle, bien plus que la prophétie, qui mérite d'être racontée, et jouée.

À surveiller

Trois marqueurs pour suivre la tension, pas la prophétie. Le prix de ce qui échappe à l'IA, foncier bien situé, énergie, matières premières critiques : s'il s'envole quand le logiciel s'effondre, le second glissement est confirmé. Le coût réel de l'électricité et la capacité de production : c'est le goulot que Musk lui-même désigne, et le vrai plafond de son abondance. Et le débat politique sur la répartition, transferts, fiscalité des profits technologiques, voire nationalisations : Musk le nomme « la prochaine grande bataille », et c'est là que se décide qui capte les gains. Surveillez le prix de la rareté, pas la date de 2036.