Portée par Byrne Hobart et Tobias Huber dans Boom (2024), dans le sillage de Carlota Perez et William Janeway, elle avance l'inverse : certaines bulles sont le mécanisme par lequel une société déploie ses technologies les plus transformatrices. Le gâchis n'est pas le défaut. C'est le moteur. Et cela parle directement à ce que nous vivons avec l'intelligence artificielle.

Le problème que le marché résout mal : la coordination

Partons du vrai problème. Une technologie réellement transformatrice, le rail, l'électricité, internet, aujourd'hui l'IA, n'a de valeur qu'une fois déployée à grande échelle, avec tout son écosystème : infrastructure, compétences, standards, fournisseurs, clients, technologies complémentaires. Le piège est là. Personne ne veut investir en premier, parce que votre rendement dépend de tous les autres qui investissent aussi. Chacun a donc intérêt à attendre. Sous un calcul risque-rendement classique, cela produit un sous-investissement chronique et un déploiement lent. La technologie reste coincée sous son seuil d'activation. Il faut un choc pour l'en sortir.

La bulle comme dispositif de coordination

Ce choc, c'est la bulle. Elle est une croyance partagée et auto-renforçante que le futur arrive maintenant. Et elle fonctionne comme un point focal, un point de Schelling, qui aligne les anticipations de milliers d'acteurs indépendants, sans planificateur central. La hausse des prix est un signal : elle aspire le capital et le talent. Cet afflux rend la vision plus crédible, ce qui pousse les prix plus haut encore. L'euphorie « irrationnelle » est en réalité le dispositif de coordination : elle suspend juste assez le scepticisme normal pour faire passer la masse critique par-dessus la bosse. Une bulle, selon la formule de Hobart, c'est ce qui arrive quand des gens prennent une affirmation sur l'avenir si au sérieux qu'ils réorganisent leur capital et leur vie autour d'elle. L'exact inverse de la stagnation, cette croyance déflationniste que rien ne changera jamais.

Le gâchis est productif

Voici le cœur contre-intuitif. On finance bien plus de projets qu'il ne peut en réussir, et la majorité échoue. Mais les faillites laissent des actifs qui leur survivent : de la fibre dans le sol, des ingénieurs formés, des impasses cartographiées, des coûts effondrés pour ceux qui suivent. Les survivants héritent d'un écosystème payé en partie par les perdants. La société récupère l'infrastructure de l'ère suivante à prix cassé, subventionnée par les investisseurs qui se sont fait plumer. C'est la lecture schumpétérienne de Janeway : le sur-investissement n'est pas un défaut, mais le mécanisme lui-même. Il finance assez d'expériences parallèles pour que les gagnants finissent par émerger. Chez Perez, c'est la « phase d'installation » financée par la frénésie, avant le krach, puis la « phase de déploiement », où les gains irriguent l'économie réelle.

Pourquoi l'Amérique, et ce qui ne s'importe pas

Reste une question : pourquoi l'Amérique, en particulier ? Parce qu'elle produit des bulles productives grâce à un empilement difficile à copier. Des marchés de capitaux profonds, prêts à financer des entreprises non rentables sur la foi d'un récit, le capital-risque, les introductions en Bourse de sociétés qui perdent de l'argent. Une tolérance culturelle à l'échec, où la faillite est un reset, pas un stigmate. Une liquidité du talent, avec des clauses de non-concurrence faibles, surtout en Californie, qui laissent diffuser le savoir tacite. Et une culture de la frontière qui rend faciles les croyances partagées dans une transformation radicale. C'est précisément ce qui ne s'importe pas. On copie les fonds de capital-risque et les technoparks ; pas la tolérance au gâchis, ni la machine à récits. Les pays qui punissent l'échec restent bloqués en sous-investissement.

Toutes les bulles ne se valent pas

Une distinction, pourtant, est capitale. Les bonnes bulles financent le déploiement d'une technologie transformatrice et laissent des actifs productifs. Les mauvaises sont purement financières, l'immobilier de 2008, et ne font que redistribuer des créances sur des actifs existants, en laissant des maisons vides et de la dette. Le récit de la coordination ne vaut que pour les premières. Deux cas d'école. La Railway Mania britannique des années 1840 : une surconstruction délirante, des faillites en cascade, mais un réseau ferré qui a porté toute l'industrie victorienne. La bulle télécom et internet de 1998-2001 : un sur-déploiement de fibre, l'effondrement de la plupart des opérateurs, WorldCom, Global Crossing, mais la fibre noire posée est devenue le réseau bon marché qui a rendu possibles le streaming, le cloud et le mobile de la décennie suivante. Des milliers de milliards partis en fumée ; la plomberie d'internet quasi offerte à la société.

Ce que vous devez retenir

Ce cadre est une grille de lecture, pas une stratégie d'investissement. Il explique pourquoi une destruction massive de capital peut coexister avec un progrès massif, tout le moment IA tient dans cette phrase. Mais la grille tranche dans les deux sens. Elle vous dit que l'infrastructure en train de se construire, centres de données, puissance de calcul, modèles, survivra probablement aux entreprises qui la bâtissent et aux investisseurs qui la financent. C'est exactement pour cela que détenir l'action n'équivaut pas à capter la valeur finale de la technologie. La vraie question, face à toute bulle « productive », est celle-ci : suis-je positionné en survivant, ou en perdant qui subventionne l'infrastructure bon marché de l'ère suivante ? Et l'humilité s'impose. On ne sait pas trancher entre bonne et mauvaise bulle tant qu'on est dedans. La grille éclaire le passé avec netteté, et le présent avec aucune.

À surveiller

Sur un sujet d'idées, la rubrique change de nature : non plus des catalyseurs à guetter, mais une grille à appliquer au présent. Pour juger si le boom de l'IA est une bulle « productive » ou « purement financière », observez une chose : le capital englouti bâtit-il des actifs durables et réutilisables, calcul, énergie, modèles, réseaux, ou alimente-t-il une pure ingénierie financière ? La réponse, dans les prochains trimestres, dira de quel côté de la distinction de Hobart nous nous trouvons.

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