Imaginez une entreprise qui remplace un logiciel par une solution d’intelligence artificielle moins chère. Son directeur financier se félicite de l’économie. Chez l’éditeur, un abonnement disparaît. Et, quelques étages plus loin dans la finance, un épargnant peut finir par perdre de l’argent.
Entre les deux, il y a une dette.
Le logiciel peut devenir moins indispensable. L’argent emprunté pour financer son rachat, lui, reste à rembourser.
L’exposition est considérable. Une étude publiée le 14 juillet 2026 par la Banque des règlements internationaux recense environ 115 milliards de dollars de prêts aux éditeurs de logiciels dans les BDC, des sociétés américaines qui financent des entreprises grâce au capital de leurs investisseurs et à leurs propres emprunts. Cela représente environ un cinquième de leurs prêts.
Attention au calendrier : ces données s’arrêtent fin 2025. L’étude ne relevait pas encore de dégradation visible des prêts imputable à l’IA. Les 115 milliards mesurent une exposition, pas des pertes. Source : BRI.
Pour comprendre le risque, revenons au moment où le crédit a été accordé.
Un fonds de capital-investissement rachète un éditeur en finançant une partie de l’acquisition par de la dette. Un fonds de crédit peut fournir ce prêt. Les abonnements semblent offrir une bonne visibilité : les clients renouvellent leurs contrats, changer de logiciel prend du temps et l’entreprise encaisse régulièrement. Les prêteurs comptent sur ces revenus pour être remboursés.
Puis l’IA modifie l’équation. Certains clients partent. D’autres négocient une remise. D’autres encore restent, mais achètent moins de licences parce qu’une équipe réduite suffit désormais.
Le logiciel peut conserver ses clients tout en leur facturant moins.
Prenons un éditeur fictif réalisant 100 millions de dollars de chiffre d’affaires. Après ses dépenses d’exploitation, ses investissements, ses impôts et ses autres besoins de trésorerie, il génère 25 millions avant intérêts. Sa dette atteint 180 millions, rémunérés à 10 % par an.
Son chiffre d’affaires baisse ensuite de 10 %. Ses coûts ne diminuent pas aussi vite et il doit investir dans l’IA pour défendre son produit. Supposons que ses décaissements hors intérêts passent de 75 à 76 millions.
En millions de dollars par an | Avant | Après |
|---|---|---|
Chiffre d’affaires | 100 | 90 |
Décaissements hors intérêts | −75 | −76 |
Trésorerie générée avant intérêts | 25 | 14 |
Intérêts | −18 | −18 |
Solde avant remboursement du capital | +7 | −4 |
L’éditeur conserve 90 % de ses revenus. Pourtant, il manque déjà de quatre millions pour payer ses dépenses et ses intérêts. Pour continuer, il doit puiser dans ses réserves, obtenir du capital ou négocier avec ses créanciers.
La difficulté peut aussi surgir plus tard, au refinancement.
Même s’il parvient à payer ses intérêts, il reste du capital à rembourser à l’échéance. L’entreprise peut chercher un nouveau prêt pour remplacer l’ancien. Mais avec des revenus moins solides, les nouveaux prêteurs peuvent accepter de financer un montant inférieur. Il faut alors trouver la différence ou restructurer la dette.
Certains contrats permettent de patienter grâce au PIK, pour payment-in-kind : une partie des intérêts s’ajoute à la dette au lieu d’être versée en espèces.
Dans notre exemple, reporter 7,2 millions d’intérêts soulagerait immédiatement la trésorerie. Mais la dette passerait de 180 à 187,2 millions, sans nouvel apport d’argent.
Ce mécanisme peut financer une adaptation réussie. S’il sert seulement à compenser une érosion persistante de l’activité, il grossit la facture future. Un PIK prévu dès l’origine ne se lit donc pas comme un PIK négocié en urgence. Source : OHA.
Le prêteur dispose parfois d’une garantie sur les actifs. Encore faut-il qu’ils conservent leur valeur. Un logiciel devenu moins compétitif peut générer moins de trésorerie et trouver moins d’acquéreurs. La protection du créancier s’affaiblit au moment où il en a besoin.
Certaines décotes sont déjà observables, sans que leur origine puisse être attribuée à l’IA.
Au 30 juin 2026, Ares Capital valorisait un prêt de second rang à Cornerstone OnDemand à 88 millions de dollars, pour un coût amorti de 137,5 millions : une dépréciation de 36 %. C’est une perte de valeur comptable latente, pas nécessairement une perte définitive. Ces comptes ne démontrent pas qu’un remplacement par l’IA l’a provoquée. Source : Ares Capital, page 8.
Pour l’investisseur du fonds, une baisse de valeur des prêts peut réduire son capital. Si le fonds a lui-même emprunté, l’effet s’amplifie : avec 100 d’actifs financés par 50 de dette et 50 de capitaux propres, une perte de 5 sur les actifs représente 10 % du capital des investisseurs. Les revenus distribués peuvent également diminuer. Source : SEC.
Tous les éditeurs ne suivront pas ce chemin. Certains contrôlent des données difficiles à remplacer ou utilisent l’IA pour améliorer leurs produits et leurs marges. Le risque dépend de leur capacité à s’adapter, mais aussi du poids et des échéances de leur dette.
La question à poser devant un rendement attractif devient très concrète : les clients de l’emprunteur continueront-ils à payer assez, et assez longtemps, pour que le prêteur récupère son argent ?
