La question est posée de plus en plus ouvertement : avec un État qui prélève près de la moitié de la richesse nationale, la France serait-elle devenue une version douce de l'Union soviétique, ou une cousine démocratique de la Chine, qui se proclame toujours communiste ? La réponse tient en deux temps. Au sens strict, non : le critère qui définit le communisme, la propriété collective des moyens de production et l'allocation des ressources par un plan, n'est pas rempli, et la France s'en est même éloignée depuis quarante ans. En revanche, elle a emprunté au socialisme réel deux de ses mécanismes les plus caractéristiques, une socialisation massive du revenu et une sphère publique qui ne connaît plus de contrainte budgétaire dure, auxquels s'ajoutent un retour de l'État actionnaire et une inflation continue de la norme. Ces traits ne font pas un régime communiste. Ils dessinent la trajectoire qu'avait anticipée Joseph Schumpeter en 1942 : une transformation lente du capitalisme, sans révolution, par l'intérieur. Pour le démontrer, il faut repartir des définitions.

Ce que « communisme » veut dire, et comment l'URSS a vraiment fonctionné

Le communisme n'est pas d'abord une théorie de l'impôt. C'est une théorie de la propriété. En 1848, Marx et Engels résument leur programme en une formule, l'abolition de la propriété privée : non pas celle des objets du quotidien, mais celle des moyens de production, terres, usines, banques, capital. On peut donc tester un pays sur deux critères techniques : qui possède le capital productif, et qui décide de son allocation, le marché ou un plan. Le modèle soviétique stabilisé sous Staline repose sur quatre piliers. La propriété d'État : usines, terres et commerces appartiennent à l'État, l'entreprise privée n'existe pas. Le plan impératif : le Gosplan fixe les quantités, les prix, les salaires et la répartition des matières premières, et un directeur d'usine est jugé sur les objectifs du plan, pas sur son profit. Le travail dirigé : en octobre 1930, l'URSS supprime les indemnités de chômage et envoie les chômeurs au travail, y compris hors de leur métier ; sans marché du travail, l'assurance chômage n'a plus d'objet. Le monopole politique, enfin, avec un parti unique et des visas de sortie. Pourquoi ce système échoue-t-il ? Dès 1920, l'économiste autrichien Ludwig von Mises observe que sans propriété privée du capital, il n'existe pas de prix de marché pour les biens de production, donc aucun moyen de savoir si une usine utilise l'acier mieux qu'une autre. Friedrich Hayek complète en 1945 : l'information économique est dispersée dans des millions de têtes, et seul le système des prix permet de la rassembler. Mais le diagnostic le plus précis vient de l'intérieur, du Hongrois János Kornai, en 1980 : les entreprises socialistes souffrent de pénuries chroniques et de gaspillage parce qu'elles vivent sous une contrainte budgétaire molle. Une entreprise privée doit couvrir ses dépenses par ses recettes, faute de quoi elle disparaît ; une entreprise socialiste en perte est systématiquement renflouée, et n'a donc aucune raison de maîtriser ses coûts. En 2003, Kornai montre avec Eric Maskin, futur prix Nobel, que ce syndrome dépasse le socialisme : on le retrouve dans les banques trop grosses pour faire faillite et dans les collectivités qui savent qu'elles seront secourues. Retenez ce point, il est central pour la suite.

Sur la propriété, la France s'éloigne du modèle depuis 1986

La France n'a pas attendu le XXIe siècle pour mêler marché et État. En 1945 et 1946, elle nationalise Renault, les grandes banques, l'électricité et le gaz, et se dote d'un Plan confié à Jean Monnet. Mais la différence avec le Gosplan est fondamentale : le plan soviétique est impératif, il ordonne aux entreprises ce qu'elles produisent ; le plan français est indicatif, il fixe des priorités et coordonne l'investissement, les entreprises restant libres de leurs décisions. Le point le plus haut de la propriété publique est atteint en 1982, avec la nationalisation de cinq grands groupes industriels et de trente-neuf banques. Quatre ans plus tard, la loi de 1986 ouvre une longue vague de privatisations, poursuivie par la droite comme par la gauche. Sur le critère qui définit le communisme, le seul, la France s'est donc éloignée du modèle soviétique depuis quarante ans. C'est sur d'autres terrains qu'elle s'en est rapprochée.

Premier rapprochement : la socialisation du revenu

Le taux de prélèvements obligatoires mesure la part de la richesse nationale prélevée par l'État, les collectivités et la Sécurité sociale. Il était de 30,3 % en 1960. Il atteint 43,6 % en 2025 (Insee), après un record à 45,3 % en 2017 : plus de treize points sur deux générations. Les dépenses publiques dépassent 57 % du PIB, contre 49,5 % en moyenne dans l'Union européenne, et près de 25 points de plus que la Chine. Une partie de cette progression est commune à tous les pays riches, et deux lois classiques l'expliquent : la loi de Wagner, selon laquelle la part de l'État grandit avec l'enrichissement parce que la demande de santé et d'éducation croît plus vite que le revenu ; et l'effet Baumol, selon lequel les services publics, intensifs en main-d'œuvre, gagnent peu en productivité et renchérissent mécaniquement. La France se distingue moins par la direction du mouvement que par son ampleur. Que devient cet argent ? L'Insee a calculé que 1 271 milliards de prélèvements financent 1 337 milliards de prestations et de services rendus aux ménages, et que 56 % des personnes sont bénéficiaires nettes de cette redistribution. C'est ici que la comparaison prend un sens précis. En URSS, l'État possédait le capital et distribuait directement les revenus. En France, le capital reste privé, mais plus de la moitié de la richesse produite transite par la puissance publique avant d'être redistribuée selon des règles politiques. Trois écoles lisent ce fait de façon opposée : le sociologue Bernard Friot, de tradition marxiste, y voit un « déjà-là communiste » ; les libéraux, après Hayek, le danger d'une extension progressive de l'État ; l'analyse dominante, celle de Gøsta Esping-Andersen, classe simplement la France parmi les États-providence liés au statut professionnel. Trois lectures, un même constat. Et une limite à garder en tête : le Danemark prélève autant, sans que personne ne le qualifie de communiste. Le niveau de redistribution, à lui seul, ne fait pas un système.

Deuxième rapprochement : la contrainte budgétaire molle

C'est le point où le diagnostic de Kornai s'applique avec le plus de netteté. Dans le secteur privé français, la contrainte est dure : une entreprise qui accumule les pertes est liquidée. Dans la sphère publique, elle est devenue molle. Le dernier budget de l'État voté à l'équilibre est celui de 1975 ; depuis, plus de cinquante budgets successifs ont été adoptés en déficit, et celui de 2025 atteint encore 5,1 % du PIB. Les renflouements suivent la logique que Kornai décrivait pour les entreprises socialistes : lorsque la dette de SNCF Réseau est devenue insoutenable, l'État en a repris 35 milliards d'euros, en 2020 puis en 2022. L'entité n'a pas été sanctionnée par ses pertes ; elle a été désendettée par le budget. Il ne s'agit pas d'une économie socialiste, la contrainte reste dure pour l'immense majorité des entreprises. Mais la sphère publique, qui représente plus de la moitié de la dépense nationale, fonctionne selon le mécanisme que Kornai jugeait caractéristique du socialisme réel.

Troisième et quatrième rapprochements : l'État actionnaire, et la norme

Après vingt ans de privatisations, le mouvement s'est inversé sur plusieurs points. En 2023, l'État rachète les minoritaires d'EDF pour 9,7 milliards et en détient désormais 100 %, statut gravé dans la loi en 2024. L'Agence des participations de l'État gère 87 entreprises, valorisées environ 209 milliards d'euros au 30 juin 2025, concentrées dans l'aéronautique, la défense et l'énergie. Le Plan revient aussi, sous la forme d'un Haut-commissariat recréé en 2020, puis d'un Haut-commissariat à la stratégie et au plan en 2025. Le parallèle doit rester précis : ce retour ne ressemble pas au modèle soviétique, où l'État possédait tout, mais davantage à la logique chinoise, un État qui garde la main sur quelques secteurs stratégiques et laisse le reste au marché ; et la planification française reste indicative, elle ne fixe ni quantités ni prix. Là où le Gosplan pilotait par objectifs chiffrés, l'État français moderne encadre par la norme. Selon le Secrétariat général du gouvernement, en mai 2026, le droit en vigueur compte 366 999 articles, près de 48,8 millions de mots, contre 243 000 articles en 2006 : plus 51 % en vingt ans. Et les textes gonflent en cours d'examen : en 2025, des projets déposés avec 491 articles ont été promulgués avec 1 018. Tocqueville décrivait déjà en 1840 un pouvoir « tutélaire » couvrant la société « d'un réseau de petites règles compliquées », et Mancur Olson a montré en 1982 que les sociétés stables accumulent des groupes d'intérêt qui obtiennent chacun leur règle, jusqu'à rigidifier l'ensemble. Une nuance factuelle s'impose : ce n'est pas l'effectif administratif qui explose. La fonction publique représente 19,8 % de l'emploi total fin 2024, contre 22 % en 1989. La croissance de l'État se mesure en euros et en normes, pas en part d'emplois.

Ce que vous devez retenir

La rigueur impose de lister ce qui n'a pas bougé. Le capital productif reste majoritairement privé, les prix se forment librement, le marché du travail existe, et l'assurance chômage en est la preuve : c'est exactement l'institution que l'URSS avait supprimée en 1930. La France est une démocratie pluraliste, avec des élections disputées, une presse libre et la liberté de quitter le pays, trois éléments absents du modèle soviétique comme du modèle chinois. La comparaison avec la Chine révèle même un effet miroir : la France met beaucoup d'État dans la répartition des revenus et peu dans la propriété des entreprises ; la Chine fait l'inverse, un État social léger, 32,9 % de dépenses publiques selon le FMI, mais un contrôle étroit du crédit, du sol et des secteurs stratégiques. Les deux pays ne sont pas deux variantes du même modèle. Ils sont construits à l'envers l'un de l'autre. Si la grille de Marx ne fonctionne pas, une autre s'applique remarquablement bien. En 1942, Schumpeter posait une question provocante : le capitalisme peut-il survivre ? Sa réponse était négative, mais pas pour les raisons de Marx. Le capitalisme ne serait pas renversé par une révolution ; il serait transformé de l'intérieur par son propre succès, l'enrichissement nourrissant la demande de protection, l'administration s'étendant, la frontière entre privé et public se déplaçant sans rupture visible. La France correspond assez exactement à ce scénario. Pour l'investisseur, la grille est double. Ne lisez pas le pays dans le mauvais cadre : le niveau d'impôt ne dit rien de la nature du système, et c'est la propriété du capital qui compte, elle reste privée. Mais lisez correctement les deux mécanismes qui, eux, ont changé de nature, car ils ont des conséquences très concrètes : une sphère publique sans contrainte budgétaire dure finit toujours par se payer, en impôt, en dette ou en inflation, et une norme qui enfle de moitié en vingt ans est un coût pour toute entreprise qui opère ici. La vraie question n'est plus de savoir si la France est communiste. C'est jusqu'où ce glissement peut aller sans changer la nature du système.

À surveiller

Trois marqueurs. Le budget 2027 et la trajectoire du déficit : c'est le test de la contrainte budgétaire, et plus de cinquante années consécutives de déficit pèsent lourd dans l'appréciation que les marchés font de la France, comme le spread avec l'Allemagne le rappelle depuis septembre. Le portefeuille de l'État actionnaire : toute nouvelle prise de contrôle dans un secteur dit stratégique prolongerait le troisième rapprochement. Et l'indicateur annuel de la norme, publié chaque printemps par le Secrétariat général du gouvernement : c'est le thermomètre le plus discret, et le plus continu, du glissement décrit ici. Surveillez la propriété et la contrainte, pas le taux d'imposition.

Romain GOUGEON